Anaïs Barbeau-Lavalette
L'art qui trace des traces

Entrevue avec Anaïs Barbeau-Lavalette

SAM: Salut Anaïs! Tu as fait beaucoup de films à l’étranger. Pourquoi est-ce important de s’ouvrir au monde quand on fait de la création?

Anaïs: J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui se passe quant à notre ouverture au monde. Ça rejoint notre rapport au territoire, au politique. On est sorti de la réflexion «binaire» sur l’identité québécoise, c’est-à-dire de se poser la question de comment on se définit par rapport à l’autre. On tente d’élargir la vision de qui on est. Je pense à Kim Nguyen, aux films Incendies ou Monsieur Lazhar… Enfin, on se représente en dehors du «blanc de Montréal». Notre cinéma depuis peu sort de chez nous, alors qu’en littérature ça fait longtemps qu’on l’a fait.

J’ai envie que mon cinéma serve, fasse réfléchir. Mais ça, on peut le faire de plein de façons… pas nécessairement en étant ancré chez les pauvres (rires).

SAM: Et pour tes prochains projets, comptes-tu sortir du Québec?

Anaïs: Étrangement, pas vraiment. J’explore d’autres horizons de l’ordre de l’imaginaire, je vais dans d’autres pays, mais imaginaires. J’ai plein de projets sur la table : plusieurs projets documentaires ou de fiction, des adaptations de romans… Je sors un peu de ce que j’ai fait auparavant. J’ai longtemps eu une étiquette de cinéaste engagée, ce qui est correct, car j’ai envie que mon cinéma serve, fasse réfléchir. Mais ça, on peut le faire de plein de façons… pas nécessairement en étant ancré chez les pauvres (rires).

SAM: Tu fais autant du documentaire que de la fiction. Comment décides-tu du médium que tu vas utiliser quand tu choisis des sujets?

Anaïs: À date, je n’ai pas nécessairement choisi. Les sujets m’ont choisie. C’est venu par étape. Que ce soit du cinéma ou du théâtre, souvent, je traitais le sujet de façon documentaire, après ça, venaient les mots, et là, je sentais que je n’en avais pas fini avec le sujet, donc j’utilisais la fiction pour aller plus loin. Pour me permettre d’aller en fiction, faut que je me sois approprié le sujet.

Je suis une amoureuse du réel, de la vie.

SAM: Est-ce par désir d’authenticité?

Anaïs: Un désir d’authenticité, oui. Je suis une amoureuse du réel, de la vie. Les vrais gens me touchent, me surprennent, m’émeuvent. Le réel clenche la fiction à tous les niveaux… quand on s’y attarde. C’est dommage, on passe sur des détails de vie flamboyants. Quand la fiction est ancrée dans la justesse du vivant, quand elle est proche du réel, des êtres humains, de leurs paradoxes, de leur grandeur, de leur petitesse.. j’aime ça. Ça me donne une légitimité aussi. Je sais comment les gens parlent, comment ils mangent. Je ne me sens pas gênée de prendre la parole pour eux, de Hochelag’ à la Palestine parce que je les connais.

SAM: Tu l’as dit, tu fais du documentaire et de la fiction, tu écris, tu fais aussi du documentaire scénique… En quoi est-ce une richesse que de toucher à autant de formes d’art?

Anaïs: Ça se nourrit. Je serais malheureuse si je devais choisir entre toutes ces formes d’art. En ce moment, je m’ennuie de tourner de la fiction. J’ai cinq ou six projets en attente de financement. En attendant, j’ai tourné des courts métrages, j’ai fait des documentaires, j’ai écrit un roman. J’écris aussi présentement une série en télévision. Écrire de la télé sans être plate, c’est pas si facile. La matière qu’on prend en télé, ça tofferait 10 minutes en cinéma. Il faut vraiment que je m’écoute pour faire de la télé que j’aime et non que je me formate à une idée que j’ai du médium. Ces médiums-là sont des façons différentes de raconter un même sujet. Peu importe la forme d’art, je considère qu’on est chanceux de faire ce métier-là, de rendre honneur à cette chance…

Si j’arrête de croire que l’art a un impact, je change de métier.

SAM: Tu es consciente de l’importance du métier, de passer un message?

Anaïs: Ce dont je suis le plus consciente, c’est le fait qu’on passe juste une fois sur la Terre. C’est rapide ce passage. J’ai envie de prendre soin de ce passage. Je souhaite semer quelque chose qui puisse rester, déranger, nourrir, changer les choses comme je peux. J’essaie de surtout porter la lumière vers ceux qu’on ne regarde pas, n’écoute pas. Ils sont tellement plus intéressants que ceux qu’on écoute trop!

SAM: Sais-tu quel impact peuvent avoir tes films?

Anaïs: On ne sait jamais comment ça atterrit chez les gens. Mais maintenant, on a des échos concrets grâce aux médias sociaux. On reçoit beaucoup de commentaires des gens. Pour Ma fille n’est pas à vendre, le documentaire s’est rendu au parlement donc oui, ça provoque quelque chose de concret, ça a résonné. J’ai des pelletés de témoignages. Ça change des trajectoires de vie individuelles. Ça ne change peut-être pas de grandes choses, mais en même temps, c’est des individus qui font le monde… Si j’arrête de croire que l’art a un impact, je change de métier.

SAM: Est-ce important que tes œuvres soient vues?

Anaïs: C’est important de rejoindre un public. Ça n’enlève pas de valeur à l’œuvre si elle rejoint moins le public. Je pense à un film que j’aime beaucoup que j’ai fait, Le plancher des vaches. Qu’on se soit intéressé à ces jeunes là qui aiment l’agriculture, qu’on ait porté un regard plus positif sur eux, ça leur a fait du bien. C’est relatif l’éclat d’un film ou d’une œuvre.

Entrevue par Élise Madé

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