André-Line Beauparlant
La direction artistique, une question de cohérence

Entrevue avec André-Line Beauparlant

SAM: Salut André-Line! Dans tes documentaires, tu traites de sujets très proches de ta famille. Par exemple, dans Pinocchio, tu parles de ton frère, un arnaqueur de profession… Comment fais-tu pour traiter de sujets aussi proches de toi?

André-Line: Il y a quelque chose de plus facile au départ, car tu connais tellement les gens. En même temps, c’est difficile, car tu deviens complètement responsable. Un documentariste doit avoir une responsabilité morale. Pour Pinocchio, tu n’es plus la sœur de ton sujet, mais une réalisatrice. Dans la salle de montage, la sœur est revenue… C’est là que le choc est plus grand. Tu te ramasses seule avec ton matériel et tu as la responsabilité de raconter une histoire, d’être proche de la vérité.

SAM: Tu as tourné Pinocchio sur sept ans en raison des disparitions de ton frère. Est-ce que c’est un luxe de pouvoir tourner sur une aussi longue période?

André-Line: Oui, je pense que le documentaire a avantage à se faire sur du long terme quand ce n’est pas un sujet d’actualité. Comme tu n’as pas d’argent en documentaire, ton documentaire n’est pas attendu donc c’est un avantage de prendre le temps. Il n’y a pas de pression, pas de deadline. L’histoire évolue avec le temps…

SAM: En documentaire, c’est donc important d’être souple?

André-Line: Il faut être capable de prendre les surprises, d’avoir une grande capacité d’adaptation. C’est comme la vie, et tant mieux! Il ne faut pas que ça devienne rigide. J’ai réalisé quatre longs métrages, mais ils n’ont pas toujours été faits de la même façon. Il y a toujours quelque chose qui ne bouge pas. La base, tu la connais. Tu as déjà un début et une fin en tête, sinon tu filmes n’importe quoi. Il faut que tu choisisses, que tu saisisses des thèmes précis. C’est un avantage de bien connaître mes sujets aussi… ils me font confiance. Je suis partie de gros thèmes comme la religion, le mensonge, la filiation dans la famille, etc. Ce sont des gros thèmes, mais je pars de la famille. Ça n’a pas été trop difficile de convaincre mes proches. Il y a un lien de confiance, beaucoup de conversations, beaucoup de cafés.

Je fais beaucoup de recherche. Je vais prendre 3000 photos en recherche sur une production.

SAM: Maintenant, parlons de ton travail de directrice artistique. Comment un réalisateur arrive-t-il à te communiquer ses désirs en termes de direction artistique?

André-Line: Ça se passe en collaboration, ce sont des gros, gros échanges. Le réalisateur me soumet des idées, et j’essaie d’aller plus loin, de rentrer dans leur tête, de traduire tout ça. Tous les réalisateurs avec qui j’ai travaillé ont écrit leurs scénarios, donc ils portent leur histoire, ils l’ont dans le ventre. Je fais beaucoup de recherche. Je vais prendre 3000 photos en recherche sur une production. Je prends des photos de lieux, d’inspirations… Mon bureau se ramasse tapissé d’images d’inspiration, on se retrouve dans le ventre du film. On peut avoir l’impression que j’essaie de faire du documentaire, mais ça n’a rien à voir avec la réalité; c’est la réalité des personnages. On traduit tout ça avec leur maison, leurs lunettes, leur coiffure, le véhicule que le personnage va conduire, les effets spéciaux, la neige, les tatouages du personnage, même les arbres.

SAM: C’est un gros département!

André-Line: Oui! C’est beaucoup d’argent. Il faut constamment trouver des solutions. Et l’important, c’est de rêver avant de compter. Sinon, on ne peut plus rêver. Il faut savoir où on met nos billes. Ça nous permet de faire des choix. On fait tout ça pour qu’on ne voit pas les ficelles dans le film, qu’on ne sache pas si c’est construit ou pas. Faut pas que ça paraisse, faut que l’univers soit cohérent.

SAM: Une bonne direction artistique, c’est donc une question de cohérence?

André-Line: Oui, il ne faut pas se poser de questions. Certains films vont trop loin dans la direction artistique. Elle ne doit pas exister par elle-même, faut que ce soit cohérent avec la caméra, la direction d’acteur. Quand c’est décalé, que ça n’appuie pas l’histoire, que c’est fait pour épater la galerie, c’est raté. Mon travail part d’un scénario, je pars d’un personnage… Mon travail n’existe donc pas en soi; il est complètement relié à l’histoire, au réalisateur.

À chaque film, je deviens spécialiste de quelque chose qui ne me servira plus jamais.

SAM: Est-ce que tout part des lieux de tournage?

André-Line: C’est une base. C’est très long trouver des lieux de tournage. Quand tu cherches les lieux, tu adaptes ton histoire à la réalité. C’est rare de tourner un lieu parfait. Même l’extérieur, on le modifie. Je ne suis pas contre garder un lieu de tournage tel quel, mais pour les besoins du film, on n’a pas le choix de le modifier. Par exemple, l’étang dans Les 4 soldats a été tellement transformé. Il a fallu refaire le fond, on a enlevé les sangsues dans le lac, on a planté des épis de blé d’Inde autour. Donc même la nature, il faut la modifier. À chaque film, je deviens spécialiste de quelque chose qui ne me servira plus jamais. Pour Incendies, je suis devenue spécialiste du Moyen-Orient. Pour Inch’allah, je suis devenue spécialiste du mur qu’on a construit… Au bout du compte, c’est un très grand compliment quand les gens nous disent que ça ne paraît pas qu’on a travaillé un lieu.

Je ne fais pas beaucoup de films par année, car j’aime mieux faire longtemps de la recherche. C’est là que le film se construit. Je veux faire les films minutieusement.

SAM: Tu as tourné quelques films à l’étranger (Un dimanche à Kigali, Inch’allah, Incendies). Est-ce que c’est difficile?

André-Line: C’est difficile, mais extraordinaire. On doit prendre les ressources sur place et rentrer dans la culture. Le défi est de traduire une culture. C’est magnifique. Pour moi, on part toujours en voyage, que ce soit dans ma propre ville ou en Afrique. La recherche est plus grosse quand la réalité est plus loin de soi. Ça repose sur toi. Le réalisateur n’est pas spécialiste de son sujet, c’est à moi de devenir spécialiste. Anaïs Barbeau-Lavalette, pour Inch’allah, elle n’était pas spécialiste du mur ou de Jérusalem. C’était à moi de m’assurer que si quelque chose est écrit en hébreu, que c’est écrit comme il faut.

Je ne fais pas beaucoup de films par année, car j’aime mieux faire longtemps de la recherche. C’est là que le film se construit. Je veux faire les films minutieusement. S’il n’y a pas de temps, je ne suis pas la bonne personne. J’ai des qualités qui sont meilleures avec plus de réflexion. Quand j’accepte un film, j’accepte de dire qu’avec le temps et les moyens qu’on a, ça va fonctionner.

Entrevue par Élise Madé

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