Anne Émond
Le cinéma ne doit pas reproduire la vraie vie…

Entrevue avec Anne Émond

Entrevue avec Anne Emond

SAM: Salut Anne! Tu écris les films que tu réalises, alors je me demandais si tu avais un processus d’écriture?

Anne: Oui, mais c’est un processus mystérieux. Je suis présentement en train d’écrire un nouveau long métrage, et je me rends compte qu’il n’y a pas de recette. Souvent, je vais avoir une scène, une idée ou un bout de dialogue qui me vient en tête, et ça me donne envie d’en faire un film. J’essaie de ne pas tout programmer… Beaucoup d’idées me viennent lorsque j’écris les dialogues. Ce n’est pas mathématique. Des fois, j’ai besoin d’écrire des dialogues en écoutant des chansons tristes et je vais pleurer en écrivant… je deviens super investie émotivement! À certains moments, ça devient plus cérébral. Je me demande comment bien construire l’histoire, comment arriver au premier tiers du scénario en exposant l’histoire. Donc l’émotif et le cérébral vont se chevaucher tout le temps.

Je me dis: «C’est du cinéma, personne n’a dit que c’était la vraie vie.» Ça plait à certains, et pas à d’autres. J’aime mieux garder ce qui moi me plait, ce qui m’a inspirée dans le cinéma.

SAM: Aimes-tu écrire des dialogues?

Anne: J’aime écrire en général, mais j’apprécie particulièrement les scènes de dialogues, de monologues. Quand j’écris une scène dans laquelle on ne parle pas comme on parlerait dans la vie, comme dans Nuit #1 qui était très théâtral, j’ai beaucoup de plaisir. Je me dis: «C’est du cinéma, personne n’a dit que c’était la vraie vie.» Ça plait à certains, et pas à d’autres. J’aime mieux garder ce qui moi me plait, ce qui m’a inspirée dans le cinéma.

SAM: Fais-tu tes choix de découpage directement en écrivant ton scénario?

Anne: En écrivant une scène, j’ai une idée dès le début de ce que je veux que ça donne. Mais je sais que lorsqu’une scène se découpe tout de suite dans ma tête, c’est pas toujours une bonne chose parce que ça devient trop attendu, trop simple, trop facile… Quand je prépare mon découpage avec mon directeur photo, que ce soit avec Mathieu Laverdière ou Josée Deshaies, j’essaie d’arriver avec l’esprit libre de ce que je m’étais déjà imaginé.

SAM: Travailles-tu beaucoup avec tes directeurs photo en amont du tournage?

Anne: Ça va selon les dispos des DOP, mais on y va beaucoup dans l’échange, on regarde des films, on va aller sur les lieux de tournage. Pour Nelly, j’ai passé des journées entières avec Josée Deshaies à regarder des photos, des tableaux. Josée provient du milieu des arts visuels, donc elle a des références très étoffées. Nelly, c’est un film où l’esthétique était très importante, car ça faisait partie de l’obsession de ce personnage. Dans le film, Nelly est déployée en quatre personnages, donc on a établi une charte de couleurs pour chacun d’entre eux. Je suis carrément allée dans un magasin de peinture pour trouver les couleurs!

SAM: Travailles-tu aussi étroitement avec la directrice artistique?

Anne: Dès le début, on veut enligner l’esthétique du film avec le directeur artistique et le directeur photo. Ça se passe beaucoup par courriel. En prep, je peux recevoir 70 emails par jour! La DA m’envoie les lieux, des images, des meubles. La collaboration s’échelonne de 6 à 8 semaines, et on est toujours en contact. Il y a quelque chose d’excitant d’arriver sur les lieux, qui ont été travaillés, où il y a eu beaucoup de direction artistique de faite. Dans Les êtres chers, ça se passe dans les années 80-90, donc tout était transformé, et même à plusieurs reprises, car on devait respecter les différentes époques. Dans Nelly, tout était remeublé, repeint. On voulait quelque chose d’oppressant donc on a beaucoup retravaillé les lieux.

C’est cruel pour les acteurs, mais je recherche les personnages. Je recherche du talent, mais je recherche beaucoup l’idée que je me suis faite du personnage, c’est-à-dire son physique, sa façon de s’exprimer.

SAM: Qu’est-ce que tu recherches quand tu bâtis ton casting?

Anne: C’est cruel pour les acteurs, mais je recherche les personnages. Je recherche du talent, mais je recherche beaucoup l’idée que je me suis faite du personnage, c’est-à-dire son physique, sa façon de s’exprimer. Après ça, j’aime beaucoup des acteurs très intelligents, qui ont un regard sur l’œuvre qu’ils sont en train de faire, qui sont capables de questionner. Bon, c’est sûr que je veux qu’ils m’écoutent, pas juste qu’ils me questionnent! Mais je ne vois pas les acteurs comme des exécutants. Ils sont intelligents, capables d’une distance. Quand on tourne quelque chose de violent ou triste, après le «Coupez!», je veux qu’on soit capable de couper. On ne sauvera pas des vies, je veux qu’on garde une sorte de distance.

Quand ça a l’air chorégraphié, ce l’est. C’est assumé. J’ai fait appel deux fois à des chorégraphes de danse contemporaine. Je sais que c’est risqué que ça ait l’air figé, mais j’aime ça. J’aime l’artificialité.

SAM: Quelle importance accordes-tu à la mise en scène?

Anne: Quand ça a l’air chorégraphié, ça l’est. C’est assumé. J’ai fait appel deux fois à des chorégraphes de danse contemporaine. Je sais que c’est risqué que ça ait l’air figé, mais j’aime ça. J’aime l’artificialité. Le cinéma, c’est pas juste pour reproduire la vraie vie. J’assume complètement ça. J’aime savoir à l’avance ce qui va se dérouler. De toute façon, je suis trop anxieuse, je n’arriverais jamais sur un plateau pas préparée. Je fais toujours ce rêve, où je ne suis pas préparée ou bien je n’ai pas lu le texte, ou on tourne dans une langue que je ne connais pas… C’est ma hantise, de ne pas savoir ce que je fais. C’est quelque chose à quoi je rêve beaucoup!

Entrevue par Élise Madé

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