François Jaros
Réaliser pour être déstabilisé

Entrevue avec François Jaros

SAM: Salut François! Avec L’âge adulte et Toutes des connes, tu as réalisé des textes que tu n’avais pas écrits. Comment as-tu fait pour t’approprier les scénarios de Guillaume Lambert?

François: Quand on lit le scénario, on voit tout de suite des images, ça vient avec le métier. La première lecture d’un scénario est sacrée. C’est la première fois qu’on réagit par rapport à ce qu’on lit. On doit se souvenir de nos réactions sur ce qui marche, mais aussi sur ce qui ne marche pas, car c’est là-dessus qu’il va falloir buter plus tard. Quand je lis un texte, je me demande quel sera le ton. C’est un truc qui a l’air banal, mais c’est une décision massive qui génère tout le projet. Par exemple, L’âge adulte aurait pu être plus comique, car il y avait beaucoup de gags dans les textes. Mais moi, je voulais que ce soit plus nostalgique, qu’il y ait une mélancolie. J’ai dû sacrifier certains potentiels comiques pour avoir un truc plus humain et aller chercher un intérêt plus fort envers les personnages. Sans ça, je crois qu’il n’y aurait pas eu le même attachement à la série.

Quand je lis un texte, je me demande quel sera le ton. C’est un truc qui a l’air banal, mais c’est une décision massive qui génère tout le projet.

SAM: Tu essayes donc de servir le texte le mieux possible?

François: C’est de m’adapter à l’histoire, comment la servir le mieux possible. Mon plaisir en tant que créateur, c’est de changer de registre. J’essaie de faire sortir une émotion de la façon la plus pertinente possible. Dans mes projets, j’ai fait de la comédie, du drame, des trucs plus expérimentaux, des tons différents, des approches différentes. Et chaque fois, j’essaie de ne pas dénaturer le projet. La base de mon travail, c’est de se challenger, d’être déstabilisé, d’avoir toujours un regard neuf sur une situation, de ne pas tourner en rond, de ne jamais me répéter.

Au scénario, tu as une idée, une intention. Au tournage, tu collectes des choses, de l’information, des moments. Au montage, tout se crée. C’est là que tu fais un film, que tu crées des clashes entre deux plans, deux idées.

SAM: Tu montes tes projets. As-tu peur parfois de ne pas avoir assez de recul en faisant toi-même le montage, plutôt que de collaborer avec quelqu’un d’autre?

François: Je pense que je suis la meilleure personne pour monter mes projets, car je connais le matériel de fond en comble, je connais tous les rushes par cœur. En montage, je suis capable de tout mettre à la poubelle, même les scènes auxquelles je suis le plus attaché. C’est vraiment une autre forme d’écriture. Le montage, c’est le moment de se réinventer, c’est l’étape la plus importante. Au scénario, tu as une idée, une intention. Au tournage, tu collectes des choses, de l’information, des moments. Au montage, tout se crée. C’est là que tu fais un film, que tu crées des clashes entre deux plans, deux idées. Ce qui rend le cinéma unique, c’est le montage. Pour moi, monter de la fiction, c’est comme monter un documentaire; tu as devant toi toutes sortes d’affaires disparates, et tu dois faire quelque chose avec ça.

Dans la pub, tout fait la différence dans ce que tu montres ou ne montres pas, dans la façon dont tu racontes une histoire. Ça m’a appris à être efficace, plus juste.

SAM: Est-ce que la pub t’influence dans la façon d’approcher la fiction?

François: Oui, c’est sûr, je suis conscient de chaque nano-seconde. Un temps mort de deux secondes, pour moi, c’est important. Au-delà du temps, c’est aussi l’importance de la caméra, où tu la places. Dans la pub, tout fait la différence dans ce que tu montres ou ne montres pas, dans la façon dont tu racontes une histoire. Ça m’a appris à être efficace, plus juste. En même temps, c’est dangereux d’être trop dans l’efficacité…

SAM: Comment fais-tu tes choix de découpage?

François: En pub, tout est décidé à l’avance. On refait plan par plan ce qu’il y a dans le storyboard. En fiction, j’aime savoir où je m’en vais, ce dont j’ai besoin. Mais je vais changer le découpage si un truc magnifique apparaît, je vais aller le saisir. Sur L’âge adulte, c’était l’inverse. On n’avait pas de temps. On essayait toujours de trouver comment sauver du temps, comment faire deux plans en un. Je devais être super préparé pour survivre à une journée. Il fallait toujours être 3 coups d’avance, c’est-à-dire déjà être en train de réfléchir à ce qui s’en vient alors que t’es en train de tourner. Tu n’as pas le temps de créer sur le plateau. La création se fait en amont.

SAM: Comment travailles-tu avec tes producteurs?

François: J’ai eu la chance d’avoir des producteurs impliqués au contenu. Pour moi, un producteur, ce n’est pas un gestionnaire. On entend souvent le point de vue négatif sur les producteurs, mais pour moi, un producteur est carrément un co-scénariste. C’est le premier public. Et les contraintes de production, je suis proche de ça. C’est de se revirer de bord avec les moyens que tu as. Ça fait partie de l’écriture. Si pour une scène, tu n’as pas autant de figurants que tu l’aurais voulu, c’est de trouver des solutions pour faire la scène autrement. Il ne faut pas voir ça comme un truc à combattre. C’est le processus.

Pour moi, écrire un scénario d’un court métrage, ça prend 3 ans pour que tout soit parfait, juste, que tout soit utile.

SAM: As-tu une méthode de travail lorsque tu écris?

François: La scénarisation, je la vois comme mon approche de réalisation. Il y a un filon, une question, un sujet qui m’intrigue. Pour Oh What a Wonderful feeling, c’est un lieu qui m’a inspiré. Pour moi, écrire un scénario d’un court métrage, ça prend 3 ans pour que tout soit parfait, juste, que tout soit utile. Chaque virgule est importante dans un scénario. J’essaie d’amener le film plus loin, d’enlever des choses pour surprendre davantage. L’écriture, ce n’est pas juste écriture des dialogues, c’est beaucoup de la réécriture, essayer de régler des problèmes, de défaire le nœud… C’est de jongler avec soi-même sans cesse!

Entrevue par Élise Madé

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