François Létourneau
L’écriture, c’est une conversation.

Entrevue avec François Létourneau

SAM: Salut François! Tu as écrit Les Invincibles et Série noire avec Jean-François Rivard. L’idée d’écrire à deux, c’était une façon de vous surprendre mutuellement?

François: Oui. On se lançait constamment la balle. On brainstormait et on construisait l’intrigue à deux. On écrivait chacun un bloc de l’épisode, et l’autre relisait ensuite. On voulait se surprendre, et ne pas toujours respecter la structure qu’on s’était donnée. En se surprenant entre nous, on se disait qu’on allait sûrement surprendre le spectateur. C’est un échange, un processus de relance. Même les épisodes où j’écrivais davantage, Jean-François me relançait toujours. C’est l’fun d’être deux. T’as tout de suite une opinion, un échange, et les choses avancent plus vite. Surtout qu’en télé, on a beaucoup de matériel à écrire.

SAM: Quel est ton lien de travail avec ta productrice?

François: J’ai toujours travaillé avec Joanne Forgues de Casablanca. Jean-François et moi, on travaille un peu bizarrement, car on n’écrit pas de bible ou de gros document de présentation. On avait seulement écrit un petit document pour Les Invincibles et un premier épisode qu’on a fait lire à Joanne. Il est arrivé à peu près la même chose avec Série noire. Notre productrice nous a toujours donné beaucoup de liberté. C’est notre première lectrice, elle a toujours quelques questions quand il y a des éléments moins clairs, et c’est toujours respectueux.

On doit avoir une idée d’où on s’en va… mais pas tant que ça. C’est ça le plaisir de l’écriture; tu restes ouvert aux surprises.

SAM: Donc c’est vraiment en écrivant des scénarios, des scènes que tu découvres l’histoire que tu vas raconter?

François: Exactement. On travaille d’une façon particulière. Il y a des scénaristes qui ont une idée précise de ce qu’ils vont écrire, alors que moi, je ne suis pas capable de tout décider. J’aime l’écriture, j’aime dialoguer. En faisant parler mes personnages, je découvre où je dois aller. On doit avoir une idée d’où on s’en va… mais pas tant que ça. C’est ça le plaisir de l’écriture; tu restes ouvert aux surprises, à ce qui peut dévier de notre projet. Ça peut te mener vers des endroits surprenants et originaux. J’aurais de la misère de tout décider dans ma tête à l’avance. Pour Série noire, on s’est rendu compte en écrivant que c’est devenu une série policière. On ne s’en doutait pas au départ. J’aime ces surprises-là. C’est ça qui me stimule.

Je trouve que ça sert à rien de préciser dans une bible que ton personnage a étudié au cégep de Trois-Rivières… C’est n’importe quoi. C’est beaucoup pour rassurer les producteurs et le diffuseur. Un bon pitch, ça n’a pas à être très long.

SAM: Tu ne crois donc pas du tout au principe de bible?

François: Je trouve que ça sert à rien de préciser dans une bible que ton personnage a étudié au cégep de Trois-Rivières… C’est n’importe quoi. C’est beaucoup pour rassurer les producteurs et le diffuseur. Un bon pitch, ça n’a pas à être très long. Tu parles de tes personnages, d’où ça va aller. Au fur et à mesure que l’histoire évolue, il y a des surprises. C’est ce qui est arrivé avec Marc Arcand dans Série noire… et Rich « The Rich » dans Les Invincibles. Dans les deux cas, on n’aurait pas pu prévoir dans la bible que ces personnages allaient autant être au centre de l’intrigue.

SAM: Mais vous assurez-vous de structurer vos idées en écrivant?

François: Avec Jean-François, on fait des structures. On sait qu’un épisode a cinq blocs. On peut passer plusieurs semaines sur un seul épisode, à mettre nos idées dans des tableaux. C’est une structure un peu plus libre qu’un scène-à-scène. On y met les idées, les actions, et à l’écriture, c’est de respecter cette structure et de surprendre l’autre. Tout ça est vivant et se transforme. On remet juste l’épisode dialogué à la productrice, ce n’est donc pas notre première version qu’on lui envoie. On ne travaille pas avec un script-éditeur, on fait ce travail entre nous. Avec Jean-François, on a des égos, oui, mais quand on doute de quelque chose, on ne le met pas dans l’épisode. Quand les deux on est convaincus de quelque chose, ça nous met de la confiance. Quand il y a des affaires flyées, mais on est les deux sur la même longueur d’ondes.

SAM: Le fait qu’il soit réalisateur et toi comédien, ça fait de vous un duo complémentaire?

François: Lui, c’est toujours plus concret quand il écrit, il va penser les scènes en 3D, à la mise en scène. Jean-François a un sens visuel incroyable et une oreille musicale. Moi, j’aime les mots, dialoguer. La particularité de notre duo, c’est qu’on est très complémentaires. On connecte sur les idées, la structure dramatique, mais on a des talents différents. Si j’avais un conseil à donner, c’est de travailler avec des gens qui nous complètent.

Souvent, j’écris des scènes et ensuite, je me retrouve sur le plateau et je me dis : «Eh boy, faut que je joue ça…»

SAM: Étant acteur dans les séries que tu crées, est-ce que tu t’imagines jouer en écrivant?

François: Pas vraiment. C’est weird, c’est séparé dans ma tête. Souvent, j’écris des scènes et ensuite, je me retrouve sur le plateau et je me dis : «Eh boy, faut que je joue ça…» Quand j’écris, ma préoccupation est dans tous mes personnages. Les gens pensent que je ressemble au personnage que je joue, mais dans Les Invincibles, j’avais des caractéristiques de P-A, de Carlos, et j’ai un petit côté contrôlant comme Lyne. Quand j’écris, je me mets dans tous les personnages, je n’écris pas juste pour moi. Le but c’est de raconter la meilleure histoire. Et quand je tourne, je suis un acteur, j’enlève mon chapeau de scénariste.

SAM: En tant qu’acteur, penses-tu que tu peux jouer tous les rôles?

François: Non. J’aimerais ça c’est sûr, mais non, je ne peux pas. Notre physique, notre personnalité restent, peu importe le personnage qu’on joue. Au théâtre, on peut davantage jouer avec les castings, mais à l’écran, moins. Je pourrais jouer un méchant ou un tombeur de femmes, mais il y a des acteurs pour qui ce serait plus facile!

 SAM: Tu es conscient de ça quand tu t’écris un rôle?

François: C’est vraiment inconscient. Comme auteur, on écrit toujours un peu la même affaire… Ce sont toujours les trois ou quatre mêmes thèmes qui te font écrire, malgré toi. Je ne crois pas que ce soit une mauvaise chose, c’est ce qui fait ta personnalité. Des fois, j’écris quelque chose que j’ai déjà écrit il y a 12 ans. Les mêmes préoccupations sont là. Comme spectateur, quand je vais voir un film de Xavier Dolan, j’aime retrouver sa sensibilité, ses thèmes, sa personnalité. C’est comme un ami, on aime sa personnalité, donc on aime retrouver ça. C’est l’fun d’aller ailleurs et de se renouveler, mais au bout du compte, les choses qui te font écrire n’ont pas changé.

Entrevue par Élise Madé

SAM te conseille d'autres lectures.

Entrevue avec François Jaros

François Jaros: Réaliser pour être déstabilisé

Lis l'article
Entrevue avec Martin Michaud

Martin Michaud: Celui qui a toujours voulu raconter des histoires

Lis l'article
Entrevue avec Anaïs Barbeau-Lavalette

Anaïs Barbeau-Lavalette: L’art qui laisse des traces

Lis l'article

André-Line Beauparlant: La direction artistique, une question de cohérence

Lis l'article