Rafaël Ouellet
Le besoin de se dépasser

Entrevue avec Rafaël Ouellet

Entrevue avec Rafael Ouellet

SAM: Salut Rafaël! Dans la vie, tu n’as pas peur d’affirmer tes opinions et tu ne sembles pas chercher à faire l’unanimité… Est-ce la même chose lorsque tu réalises?

Rafaël: Quand je réalise, je pense de plus en plus aux spectateurs, surtout au cinéma. En télé, c’est un peu différent, car je n’écris pas, je prends les textes qu’on me donne. En cinéma, je ne veux pas me corrompre, mais je veux être plus généreux envers mes spectateurs que je l’ai été. Je veux faire du cinéma, pas juste du cinéma d’auteur. Je suis tanné de voir les films de mes amis ne pas être vus. Je regarde Camion que j’ai réalisé en 2011, et le film a réellement touché les gens. Le film a rendu les gens fiers; ils ont reconnu leur langue, ils ont vu les personnes de leur entourage. Les gens du bas du fleuve se sont reconnus dans le film.

J’ai envie que mes films touchent plus les gens.

SAM: Donc le film Camion a été un tournant dans ta carrière?

Rafaël: Oui, c’est Camion qui m’a donné envie d’être généreux, de faire un pas vers le spectateur. C’est le film qui avait besoin de l’être. J’ai envie que mes films touchent plus les gens. Dans ma jeune trentaine, je voulais à tout prix explorer la forme. Mais moi à la base, je voulais devenir animateur radio, donc au bout du compte, j’ai toujours cherché à toucher les gens, leur raconter des histoires. Je suis moins dans la forme aujourd’hui…

SAM: Et tu aurais envie de faire des films plus engagés?

Rafaël: Comme j’exprime beaucoup mon opinion sur les réseaux sociaux, les gens me disent que je devrais insuffler de la politique dans mes films. Mais ce n’est pas naturel chez moi. Les gens me demandent pourquoi je ne parle pas du fait que je suis souverainiste dans mes films. Mais en fait, j’en parle dans Camion… Le sous-texte est politique. Le film commence avec une plaque d’auto sur laquelle il est écrit «Je me souviens». Il y a une image forte là-dedans. Ou Gurov et Anna est un film bilingue qui prend place dans le mile-end. Ça aussi, ça a un message.

J’aurais voulu que les gens condamnent (ou pas) le film, et que j’aie à expliquer pourquoi je l’ai fait. On prend ça simplement pour du divertissement, et ça me tue.

SAM: Parlant de message, tu as déjà déploré publiquement qu’il existe une certaine complaisance dans le milieu?

Rafaël: Oui, et elle n’est pas juste entre cinéastes. Les médias, la culture, la critique… c’est complaisant. Mais c’est surtout qu’on s’arrête au fait qu’on a aimé un film ou pas. Par exemple, dans Félix et Meira de Maxime Giroux, la fin du film comprend une référence claire à The Graduate, mais personne n’en a parlé. Il y a une absence de regard historique. On ne s’interroge pas sur l’histoire de l’art. On ne questionne pas si un film est sexiste ou s’il a été copié. Par exemple, dans Gurov et Anna, je filme un viol, et personne n’en a parlé, ça n’a pas été remis en question. Même chose dans Le Mirage de Ricardo Trogi; l’agression n’a pas été remise en question. J’aurais voulu que les gens condamnent (ou pas) le film, et que j’aie à expliquer pourquoi je l’ai fait. On prend ça simplement pour du divertissement, et ça me tue.

Au Québec, personne n’incite personne à se dépasser et de ça découle un cinéma trop tiède. Si on collaborait plus, on pourrait profiter de l’expertise de tout un chacun.

SAM: Tu aimerais qu’on soit plus critique?

Rafaël: On devrait pouvoir se permettre de dire qu’un cinéaste s’est trompé de métier, qu’il a fait des erreurs incroyables. Il faudrait pouvoir le dire. Il faudrait mettre en lumière les imposteurs. Et ceux qui sont bons, ben on pourrait les amener à se dépasser. Je pense à Xavier Dolan, Philippe Falardeau, Denis Villeneuve ou Jean-Marc Vallée qui nous incitent à nous dépasser. Au Québec, personne n’incite personne à se dépasser et de ça découle un cinéma trop tiède. Si on collaborait plus, on pourrait profiter de l’expertise de tout un chacun. Par exemple, si je veux faire une scène d’action, je vais regarder des films au lieu d’appeler Podz pour lui demander des conseils. Pourquoi on ne s’appelle pas entre nous? Aussi, si j’ai besoin d’un acteur, je pourrais demander des recommandations à d’autres réalisateurs qui viennent juste de faire passer des auditions à des acteurs peu connus… Mais bon, j’ai perdu mes illusions. Je participe à ça moi aussi, au fond.

SAM: Revenons à ta démarche de réalisateur. Je sais que tu aimes particulièrement le travail avec les acteurs. Comment approches-tu la direction d’acteurs?

Rafaël: La direction d’acteur, c’est plus difficile en télévision, car on n’a pas beaucoup de temps. Pour mon dernier film, Gurov et Anna, on a pris quatre journées complètes à décortiquer les textes et les pratiquer, un peu comme on le ferait au théâtre. Et ensuite, sur le plateau, on continue de travailler. C’est pour ça que je me suis éloigné de la direction photo, pour prendre plus de temps avec les acteurs. Au début, la caméra m’intéressait plus, mais maintenant, je fais plus confiance au directeur photo pour me rapprocher des comédiens. Je ne leur respire plus dans le cou comme avant! Ça fait toute la différence.

Je trouve que le storytelling n’est pas aussi intéressant en télé qu’en cinéma.

SAM: Tu réalises autant pour la télé que pour le cinéma. Est-ce que de faire les deux t’aide dans ta réalisation?

Rafaël: Si tu regardes Sébastien Pilote ou James Gray, ces gars-là, je pourrais compter sur les doigts d’une main le nombre de jours de tournage qu’ils ont derrière la cravate. Ils n’ont pas beaucoup tourné, mais moi, j’ai besoin de tourner plus, de voir comment ça se passe en arrière. Je suis content d’aller chercher 50 jours de tournage par année. Pour moi, c’est de l’expérience… Mais pour le reste, ça ne me nourrit pas vraiment. Je trouve que le storytelling n’est pas aussi intéressant en télé qu’en cinéma. C’est écrit vite et il y a du remplissage. Je suis un grand fan de Game of Thrones ou de séries commerciales, mais pour moi, ça n’arrive jamais à la hauteur du cinéma. Il y a presque tout le temps une scène inutile. Il y a même des épisodes, des saisons complètes qui sont inutiles. Des fois, tu vois qu’ils n’ont rien à dire.

SAM: À ce moment-là, comment fais-tu pour trouver un intérêt dans les émissions que tu réalises?

Rafaël: Quand je réalise en télé, j’essaie de trouver l’essence dans chaque scène, de trouver une façon de pimper des scènes. Des fois, je réussis. Des fois, je ne réussis pas et personne ne s’en rend compte. La télé, de par sa nature, c’est du remplissage. Stéphane Bourguignon, que j’admire, ses dialogues sont meilleurs dans les 9 premiers épisodes de Fatale-Station que dans le dixième qu’il a eu beaucoup moins de temps pour écrire. Ce n’est pas le talent, mais le temps qui manque. Des fois, j’ai dans les mains des scènes banales, mais ça a été approuvé par le producteur et le diffuseur. Je peux commenter, mais après, je ne vais pas me mettre à pleurer. Je travaille à partir de ce que j’ai.

Entrevue par Élise Madé

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