Sophie Deraspe
Mélanger les codes du documentaire et de la fiction

Entrevue avec Sophie Derapse

Entrevue avec Sophie Deraspe

SAM : Salut Sophie! Tu aimes jouer avec les codes du documentaire en fiction, et l’inverse. Pourquoi?

Sophie : C’est pas toujours réfléchi, mais je dirais que je trouve que le réel est particulièrement riche. Plus riche que ce que moi je pourrais créer, inventer. Il va loin, à un point où on voudrait l’écrire et on trouverait ça exagéré. Il y a une gamme d’émotions dans le réel que j’ai envie de retrouver même dans les films.

Moi mon but, quand je fais un « documenteur » comme Rechercher Victor Pellerin, c’est d’amener un degré de déguisement du regard. Je veux poser des questions par rapport à la représentation. J’ai envie quand même qu’on soit dans l’émotion d’une histoire, mais en même temps qu’on se questionne sur la face de ce qui nous est présenté. Souvent, j’aime présenter des situations de réel mais en les montrant sous la face qu’on est moins habitués de les voir.

SAM : Quels sont les sujets qui t’allument?

Sophie : J’aime bien quand on lève le voile sur les codes d’un milieu précis. Au cinéma, on a souvent vu la mafia, les prisons, mais y’a plein d’autres mondes où c’est intéressant de lever le voile. Moi j’ai exploré le monde de l’art, des soins palliatifs, l’accompagnement à la mort, le monde des chasseurs de loup-marin. C’est très varié !

J’aimerais ça écrire pour d’autres ! T’es la première personne à qui je le dis. Je suis pas la meilleure personne pour tous les projets que j’ai.

SAM : Tu as écrit tous tes films. Serais-tu capable de réaliser un film que tu n’as pas écrit?

Sophie : Je fais présentement l’adaptation d’un roman, donc je traite de l’univers de quelqu’un d’autre. Si je trouve un scénario qui me correspond, j’aimerais ça. Même que j’aimerais ça écrire pour d’autres ! T’es la première personne à qui je le dis. Je suis pas la meilleure personne pour tous les projets que j’ai. Je peux concevoir que d’autres personnes seraient très bonnes pour le faire.

SAM : Tu es aussi directrice photo, en quoi ça peut nourrir ta création?

Sophie : Comprendre la direction photo, c’est essentiel. C’est une chorégraphie… C’est un duo de danseurs. La façon dont les acteurs bougent, ça va avec le déplacement de la caméra. Un réalisateur qui ne sait pas ce qu’il veut faire, il va tout couvrir, faire tous les plans, mais il manque cette chorégraphie.

Faut que ce soit authentique, mais faut pousser le sujet aussi. Je vais dans des zones quasi-inconfortables. C’est important d’y aller, de pas s’arrêter trop tôt.

SAM : Qu’est-ce qui détermine si tu vas traiter d’un sujet sous forme de documentaire ou de fiction?

Sophie : Je me demande si c’est nécessaire d’apporter de la fiction à une histoire pour bien la raconter. Par exemple, dans Le profil Amina, l’histoire était déjà là, tellement riche. Des fois, j’ai envie de créer des personnages et une trame narrative sur un monde qui existe déjà. Mais ça me permet d’aller dans des zones d’intimité ou c’est moins possible dans le documentaire. Faut que ce soit authentique, mais faut pousser le sujet aussi. Je vais dans des zones quasi-inconfortables. C’est important d’y aller, de pas s’arrêter trop tôt.

SAM : Quelle étape considères-tu comme la plus cruciale dans un projet?

Sophie : C’est une question difficile. J’aime toutes les étapes. Elles ont chacun leur énergie. L’écriture, ça se passe beaucoup dans une bulle. Je vais faire beaucoup de recherches, rencontrer des gens, observer. C’est très solitaire. En préproduction, y’a une équipe, des acteurs, je trouve ça magnifique. Ça fait un bien fou. En tournage, c’est vraiment demandant, c’est l’action. En montage, je retrouve l’écriture du début. Donc je trouve les trois étapes vraiment importantes, j’aime qu’elles soient différentes.

J’aime le mélange des acteurs professionnels et non-professionnels. L’un et l’autre s’apportent beaucoup.

SAM : Comment approches-tu le casting?

Sophie : J’aime le mélange des acteurs professionnels et non-professionnels. L’un et l’autre s’apportent beaucoup. Les non-professionnels apportent un naturel, ils jouent quelque chose proche de leur vie. Ils ont un apport à un monde, une gestuelle, une connaissance. Le professionnel, lui, a une confiance, il peut donner confiance aux non-professionnels. Chacun peut bénéficier de ce que l’autre a à donner.

SAM : Tu n’as pas peur que ce soit moins juste avec des non-professionnels?

Sophie : Je trouve que ce niveau-là de la justesse, c’est difficile avec les professionnels aussi parfois. C’est quelque chose que je cherche. La justesse, je la cherche dans la caméra, dans le scénario. Il faut avoir une vigilance constante. Les professionnels savent sur quels boutons appuyer pour véhiculer des émotions, mais on sent qu’on est dans l’effet. Chez eux, il faut casser cette habitude. Le non-professionnel connaît moins ses boutons, il ne sait pas comment aller dans une direction donc je travaille plus fort.

Entrevue par Élise Madé

SAM te conseille d'autres lectures.

Entrevue avec Mathieu Handfield

Mathieu Handfield: Explorer les différents formats

Lis l'article
Entrevue avec Francois Avard

François Avard: L'art de travailler en équipe

Lis l'article
Entrevue avec Stéphanie Weber-Biron

Stéphanie Weber Biron : L’art de la lumière et du cadrage pour raconter des histoires

Lis l'article
Entrevue avec Eric K Boulianne

Eric K. Boulianne: Une vision d'auteur pour un large public

Lis l'article